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Saints guérisseurs et fontaines de dévotion : la carte des spécialités

Illustration : Mouh2jijel, CC BY-SA 4.0

Avant d’être un vocabulaire d’ésotérisme, le recours au geste et au lieu est une pratique de paroisse. La France, et la Bretagne en particulier, conserve un réseau dense de fontaines de dévotion associées à des saints dits guérisseurs, chacun tenu pour compétent sur un mal précis. Les inventaires régionaux en recensent plusieurs milliers pour la seule Bretagne.

Un saint par mal

La spécialisation est l’élément le plus frappant de ce système. Elle suit trois logiques, que les folkloristes du XIXe siècle avaient déjà décrites.

Logique Exemple
Le martyre subi Sainte Apolline, dont la Légende dorée rapporte qu’on lui brisa les dents, est invoquée pour les maux de dents.
L’épisode de la vie Saint Roch, qui soigna des pestiférés et fut lui-même atteint, est invoqué contre la peste et les maladies contagieuses.
Le nom Saint Clair pour les yeux, sainte Claire également : l’assonance suffit à fixer la spécialité.

Cette dernière logique, dite de l’homonymie, explique une grande partie des attributions locales. Saint Mathurin pour les troubles de l’esprit, saint Guérin, saint Genou pour les jambes : les dictionnaires de folklore en alignent des pages.

Le geste accompli sur place

Les gestes décrits par les enquêtes sont concrets et se ressemblent d’une région à l’autre :

  • Puiser et boire, ou laver la partie malade à l’eau de la fontaine.
  • Frotter la statue, d’où l’usure caractéristique de certaines pierres.
  • Déposer un linge ayant touché la personne, laissé à sécher sur un buisson voisin. La tradition veut que le mal s’en aille à mesure que le tissu se dégrade.
  • Jeter une épingle ou une pièce, et lire la réponse dans la manière dont l’objet tombe — usage attesté pour des questions de mariage autant que de santé.
  • Faire le tour du bâtiment ou de la fontaine un nombre fixé de fois, souvent trois ou neuf, selon le même principe de comptage que la neuvaine.

Les ex-voto — plaques de marbre, béquilles, vêtements d’enfants — accumulés dans certains sanctuaires forment la trace matérielle de ces passages.

Les pardons

En Bretagne, la visite se fait souvent lors du pardon, fête patronale annuelle qui associe une procession, une messe et une assemblée profane. La date est celle du saint au calendrier, ce qui inscrit ces visites dans un calendrier fixe, à la différence des pratiques réglées sur les phases de la Lune.

Plusieurs de ces fontaines étaient antérieures au christianisme : des sources déjà fréquentées ont reçu un patronage chrétien, et les archéologues ont retrouvé du mobilier votif gallo-romain sur certains sites. La continuité du lieu est mieux établie que celle des gestes, que les sources ne permettent pas de suivre sans rupture.

Ce que ce réseau partage avec le reste

Trois éléments reviennent dans les pratiques décrites ailleurs sur ce site : la spécialisation de l’intercesseur, le comptage des répétitions, et l’objet laissé sur place. On retrouve les deux premiers dans la plupart des séquences de rituels, et le troisième dans l’usage des objets personnels. Le recours aux saints guérisseurs se situe du côté de la dévotion catholique, articulation que décrit aussi l’article sur le christianisme et le vaudou, et son lexique est différent de celui des recueils de magie.

Combien de fontaines de dévotion compte la Bretagne ?

Les inventaires régionaux en recensent plusieurs milliers, dont une grande partie encore identifiable sur le terrain. Le chiffre varie selon les critères retenus — fontaine bâtie, source simplement fréquentée, lavoir associé à un saint.

Pourquoi un saint est-il associé à un mal plutôt qu’à un autre ?

Trois raisons se combinent : l’épisode de sa vie ou de son martyre, le détail de sa légende, et la ressemblance entre son nom et celui de l’organe ou du mal. Cette dernière, l’homonymie, explique de nombreuses attributions purement locales.

Ces fontaines sont-elles antérieures au christianisme ?

Certaines oui : des sources déjà fréquentées à l’époque gallo-romaine ont reçu ensuite un patronage chrétien, et du mobilier votif antique y a été mis au jour. La continuité du lieu est documentée ; celle des gestes ne l’est pas de la même façon.